Site personnel d’Eric Vautrin, dramaturge du Théâtre Vidy-Lausanne

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L’art est-il nécessaire ? – Allocution pour un banquet et des scènes colères

Ecrit à l’invitation de Pauline Sales et Vincent Garanger, directeurrices du Préau à Vire en 2014

L’art est-il nécessaire ? – vaste sujet, vaste problème à résoudre, ou même simplement à amorcer, en quelques mots. Je me suis d’abord demandé pourquoi Vincent et Pauline m’avaient proposé une tâche si lourde ; puis j’ai compris : il fallait un prof, c’est un sujet de bac philo. Si vous interrogez le web sur la question, les premiers résultats que vous trouverez seront des dissertations corrigées sur dissertations-gratuites.com ou webphilo.net accessibles pour un prix modique. Pourtant, je dois commencer par m’excuser devant votre auguste assemblée, car je ne me suis pas résolu à payer les 1,80 euros qui vous auraient assuré un plan en trois parties solidement structuré autour d’une problématique bien définie. Assumant ma misère, et sans doute au mépris des graves enjeux qui nous rassemblent aujourd’hui, je vais tenter de me débrouiller autrement.
Je pourrais tout de même citer Michel de Certeau pour me justifier auprès de vous : la culture, c’est un bricolage de sens auquel nous nous livrons tous ; mieux, vous le savez, pour lui, la culture, c’est du braconnage ; on se débrouille tous pour voler un peu de sens à nos voisins, et même à ces grands propriétaires rentiers du sens commun que sont les média, les institutions – culturelles ou pas – et les artistes, pour se faire son petit pot de sens nécessaire. Donc, si la culture c’est bien du braconnage, je m’en vais poser quelques pièges et autres collets dans le bocage. Et à votre attention.

L’art est-il nécessaire. Le simple fait de poser la question donne froid dans le dos, non ? Du même genre qu’y a-t-il une vie après la mort – dans la même veine. Pour préparer cet entre-mets et échapper un temps au poids des responsabilités, j’ai laissé faire ma mémoire, et il m’est revenu tout d’abord une curieuse conférence d’un romancier américain, David Foster Wallace, malheureusement aujourd’hui disparu. Cette conférence est publiée au Diable Vauvert sous le titre « C’est de l’eau » . Il la prononce devant des étudiants lors d’une remise de diplômes en sciences humaines, et il se demande avec eux à quoi a bien pu servir ces années de dur labeur. Il introduit son propos par une petite parabole, qui me semble un bon point de départ pour nous aujourd’hui. La voici : c’est l’histoire de deux jeunes poissons, qui nagent ensemble au fil de l’eau. Ils croisent un poisson plus âgé qui leur fait un signe de tête et leur demande : « Salut, les gars, ça va ? Elle est bonne, l’eau ? » Nos deux jeunes poissons continuent leur balade, puis l’un regarde l’autre et lui dit : « Tu sais ce que c’est, toi, l’eau ? ».

C’est cela, la culture. On nage tous dedans. Ce n’est pas un savoir spécifique, de l’intelligence, tel ou tel symbole, morale, valeur. Aucun humain ne vit sans culture. Par contre, on ne commence à savoir ce que c’est, et même simplement à comprendre qu’on est en plein dedans, lorsqu’on ne suit plus le courant, le courant porteur.

Wallace poursuit en disant que la morale de cette histoire, c’est que les réalités les plus évidentes et les plus importantes sont souvent les plus difficiles à voir et à exprimer.

Alors il explique aux étudiants, avec une grande douceur, que la culture, le travail intellectuel et la réflexion critique ne servent pas d’abord à obtenir ceci ou cela ou à réaliser à quelque chose. Cela sert d’abord à sortir de ce qu’il appelle notre « configuration par défaut ».

La configuration par défaut, c’est celle qui me met au centre du monde qui m’entoure. C’est celle qui me fait percevoir le monde et ce qui me parvient des autres à travers le filtre de ma propre existence, de cette vie dont je suis le héros.
Or ça demande du travail, ça n’a rien de simple ou d’évident de nager en se jouant du courant, et ça n’a rien de simple ou d’évident de parvenir à percevoir le monde et ce qui me parvient des existences des autres à travers un point de vue autre que le mien.
C’est à cela que sert l’art, le travail intellectuel et l’enseignement, ensembles. C’est une réalité humaine, et non matérielle. Jamais acquise ou définitive.

Il ne s’agit pas de savoir quoi faire. On n’apprend jamais, nulle part, ce qu’il faut faire en toute circonstance.

Il s’agit d’apprendre qu’on a le choix.
La vérité, ce n’est pas ceci ou cela, la vérité, c’est qu’on a le choix. Dans le courant, ou pas.

« Le truc, c’est de garder ça au premier plan de notre conscience, tous les jours », écrit Wallace.

J’en étais là quand j’ai consulté dissertations-gratuites.com, le site des dissertations philosophiques à 1,80 eur. Et pour une fois que je pouvais consulter ces sites autrement que pour vérifier si mes étudiants s’étaient payés un nègre virtuel, je ne me suis pas gêné pour prendre ce qu’il m’offrait gratuitement, espérant ainsi, sans doute, attirer le chaland. En tête de gondole, j’ai trouvé une citation de Nietzsche, tirée du Gai savoir.
Je vous la soumets. On ne va pas se gêner, puisque c’est gratuit.

Il faut de temps en temps nous reposer de nous-mêmes, en nous regardant de haut, avec le lointain de l’art, pour rire, pour pleurer sur nous ; il faut que nous découvrions le héros et aussi le fou que cache notre passion de la connaissance ; il faut, de-ci de-là, nous réjouir de notre folie pour pouvoir rester joyeux de notre sagesse. Et c’est précisément parce que nous sommes au fond des hommes lourds et sérieux, et plutôt encore des poids que des hommes, que rien ne nous fait autant de bien que la marotte : nous en avons besoin devant nous-mêmes – nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin et bienheureux pour ne pas perdre cette liberté qui nous place au-dessus des choses et que notre idéal exige de nous. Ce serait un recul pour nous de tomber tout à fait dans la morale, précisément avec notre probité irritable, et, à cause des exigences trop sévères qu’en cela nous avons pour nous-mêmes, de finir par devenir nous-mêmes des monstres et des épouvantails de vertu. Nous devons aussi pouvoir nous placer au-dessus de la morale : et non seulement nous y placer, avec la raideur inquiète de quelqu’un qui craint à chaque moment de glisser et de tomber, mais aussi pouvoir planer et jouer au-dessus d’elle ! Comment pourrions-nous pour cela nous passer de l’art, nous passer des fous ? — et tant que vous aurez encore honte de vous-mêmes, en quoi que ce soit, vous ne pourrez pas être des nôtres !

L’appât du site est efficace, parce que si on voulait en effet tirer toutes les conséquences de ce petit extrait, il faudrait en effet au minimum deux copies double avec thèse, anti-thèse et synthèse.
Mais je laisse à la sagacité de nos discussions à table le soin de commenter ce beau petit passage.

Je n’en garde qu’une réflexion, en le mettant en regard du texte de Wallace.
Ce qui nous rassemble, ce ne sont pas des idéaux ou des désirs, ce sont des circonstances et des occasions, comme aujourd’hui.
Ce que nous partageons, ce ne sont pas des valeurs ou des histoires.
Ce que nous partageons tous, ce que tout humain connaît et peut reconnaître dans n’importe quel autre humain, c’est la solitude et l’ennui de ce monde.
C’est ce poids que nous sommes, plutôt des poids que des hommes.
C’est pour cela que nous avons besoin de la marotte, comme dit Nietzsche.
C’est aussi ce que dit Wallace, plus loin dans son texte : pour ne pas se tirer une balle, arrivé à 30 ou 50 ans.
Se souvenir qu’on a le choix de vivre comme ceci ou cela notre vie, qu’on a le choix de faire ceci ou cela de notre solitude.

Cette marotte, dans notre océan à nous, dans le système symbolique, intellectuel et politique que nous avons élaboré collectivement depuis le XVIIIe siècle à peu près, nous l’avons appelé ART, et ceux qui le prennent en charge, ARTISTES.
Nous aurions pu l’appeler autrement, l’envisager autrement. Ailleurs il ne s’appelle pas toujours comme ça.
Mais il a toujours la même fonction : nous reposer de nous-mêmes, nous objectiver, nous regarder de haut pour rire et pleurer sur nous. Poser devant nous, avec le lointain de l’art, notre solitude et notre ennui.

L’homme de culture, le héros des temps modernes, ce n’est pas celui qui sait je-ne-sais-pas-quoi.
C’est celui qui a appris à vivre avec sa solitude. Celui qui sait la voir et la reconnaître en l’autre, en rire et en pleurer.
De toutes les manières qui lui semblent possibles et bonnes.

Certes, les hommes ont toujours voulu assigner l’art à une autre fonction, ou plutôt à un pouvoir, fut-il un contre-pouvoir. On a justifié son existence, et aussi son économie, en disant : voilà à quoi il sert. À former ou à informer, à transmettre ou à partager, à réfléchir ou à expliquer, à justifier ou à approuver.
Et aujourd’hui, en détaillant combien il peut rapporter.
Mais c’est alors l’art vu du côté du pouvoir, ou du politique – ou du point de vue de l’artiste.
L’artiste, parce qu’il a besoin, un besoin profond et impérieux, de se donner une raison à ce qu’il fait. C’est tellement dur de faire œuvre, c’est un processus tellement long et complexe, une marche vers quelque chose d’inconnu ou d’indéfini qui n’a rien d’enviable, qu’il a sans doute besoin de le mettre à sa portée en se le justifiant à lui-même. Mais la forme, on le sait, dépassera souvent ses intentions, parce que ce qu’elle met en jeu, parce que ce dans quoi l’artiste est pris, le dépasse largement.
Le pouvoir ou le politique, parce qu’il doit justifier ce qu’il engage – paraît-il, ou en apparence, et certainement.

Cela, nous le comprenons bien, ce n’est pas nouveau. Mais si on en reste là, si on n’interroge pas ces évidences, on court le risque de réduire l’art à peau de chagrin ; à lui assigner trop vite une fonction, une raison, un ordre. Il n’y a aucune raison sérieuse que je regarde une œuvre d’art avec les yeux de l’artiste ou ceux du politique.

Si, spectateur, je sais par avance ce que je vais voir, à quoi je vais assister, pourquoi c’est ceci plutôt que cela… alors je ne verrai rien, je n’assisterai à rien, ou en tout cas à tout autre chose qu’à une œuvre. L’art sera un instrument, l’instrument de tout autre chose. Les formes, les goûts et les couleurs, les mythes et les récits peuvent servir à beaucoup d’autre chose qu’à l’art – il n’y a pas besoin de savoir grand-chose du XXe siècle pour le comprendre.

Or ce n’est pas la seule façon de le penser. Ce n’est pas l’expérience que j’en ai.

De mon côté, et après l’historien de l’art Aby Warburg ou, d’une autre façon, Hans Blumenberg (pardon pour tous ces noms et ceux qui vont venir, mais c’est pour rappeler qu’on ne pense jamais seul) je crois que l’art a pour fonction de donner forme à nos angoisses et à la terreur de la fatalité des temps. Objectivé, rendu forme, à distance de nous, il nous aide à les penser, à les méditer, à sortir des vrilles de la névrose ou de l’angoisse.

Mais il ne résout rien. Il donne à penser, c’est très différent.
D’ailleurs, c’est moi qui donne sens à une œuvre, pas l’œuvre qui donne sens à ma vie.

C’est pour cela qu’une œuvre d’art est toujours énigmatique, et que nos liens à elle sont toujours multiples et jamais fixes. J’espère ne froisser personne en affirmant ainsi qu’une œuvre d’art ne nous apprend jamais rien. Je crois qu’elle contient seulement, peut-être, des réponses à des questions que nous ne nous posons pas encore.

Nous ne savons jamais ce que nous voyons dans la transparence de l’art, parce que c’est nous-mêmes que nous voyons, configurés autrement.
Dans une configuration que nous ne connaissons pas encore vraiment.

Ainsi je peux dire aujourd’hui, avec la distance du temps et le recul du passé, qu’à la fin du XIXe et au début du XXe, les artistes ont su donner une forme aux profondes transformations de la vie humaine et collective qu’a entrainé l’industrialisation massive et systématique. Ils ont su entretenir la possibilité d’abord de vivre ensemble autrement, unis par des liens solidaires – ce qui ne veut pas dire sérieux – puis, après la Première Guerre, de vivre une vie humaine intensément.
Cette vie intense, ils ne l’ont pas découverte. Ils ne l’ont pas actée. Ils l’ont problématisée, ils l’ont dramatisée ; mais elle restait à faire, à entreprendre, à vivre.
C’était une réponse à une question qui ne se posait pas encore.
Ce qu’ils ont fait, c’est d’ouvrir des lieux où pouvait surgir l’imprévu.

Ou qu’après la Seconde Guerre mondiale, ils ont pressenti que la réconciliation était nécessaire, qu’il fallait trouver comment se rassembler, se charger à nouveau d’une mémoire collective, ré-inventer la possibilité d’un avenir, alors que l’histoire venait de dire la plus totale et radicale défaite de l’humain. Tout le monde, et c’est bien normal, était alors occupé à la reconstruction, à la réorganisation et aux jugements de l’histoire. Il n’y en avait pas beaucoup pour penser qu’il fallait éloigner la vengeance.
Cette réconciliation, cette réouverture à un avenir possible, les artistes et ceux qui les soutenaient les ont envisagées en ouvrant des lieux où l’on pouvait se rassembler pour d’autres raisons que les affaires courantes, les préoccupations quotidiennes et même le sens commun, se rassembler autour d’une mémoire dramatique qui avait survécu aux temps et qui, dans ce moment singulier, se découvrait une résonance inédite.
Cette réconciliation nécessaire, cette assemblée nouvelle, ils ne les ont pas actées, ils ne les ont pas chantées, ni ne les ont pas décrites, ils ne les ont pas imposées ; ils les ont problématisées, ils les ont dramatisées ; ils ont inventé des formes qui ont permis de les penser, d’en rire et d’en pleurer.

Il faut dire tout de même, à cet endroit, que cette manière de penser l’art, de lui donner une fonction, cette fonction d’objectivisation de nous-mêmes, elle appartient à notre modernité. Une modernité que nous, européens, avons défini comme l’ère de la réflexivité, de la critique de nous-mêmes, de la connaissance par la critique.
Je veux dire ou plutôt rappeler que ce ne peut être que dans ce cadre-là qu’on peut décrire l’art en ces termes, ou plutôt que cette marotte peut ainsi nous aider et nous être utile.
Avant ou ailleurs, c’était ou c’est sans doute différent, même si nous ne pouvons le décrire qu’ainsi, sans doute.

D’ailleurs, j’entends très bien, pour ma part, les réflexions par exemple d’un Bruno Latour, le sociologue, qui appelle à repenser les termes de notre modernité en se demandant notamment d’où nous vient cette lubie de vouloir proposer des solutions qui vaudraient une fois pour toute et en toutes circonstances ; ou tout autrement d’un Jean-François Mattéi (le professeur, pas le journaliste) qui décrit l’épuisement de la culture européenne, ce qu’il appelle le « regard vide » de l’Europe . Une Europe, nous-mêmes, qui s’est tellement auto-critiquée, remise en cause par tous les bouts depuis 2 siècles et singulièrement au XXe, qu’elle ne sait plus ce qu’elle est, ce qu’elle porte, ce qu’elle représente – alors que ce qui la caractérise, ce qui la définit peut-être, ce qu’elle apporte dans la société mondiale, c’est justement, peut-être, cette capacité à s’interroger elle-même, à penser ce que l’on est soi dans le rapport à l’autre, au différent.
Alors c’est peut-être ce qui nous revient, aujourd’hui. Donner une forme et des récits à ce qui fait notre temps, à ce que nous sommes, sans tomber dans le dénigrement de nous-mêmes, mais sans perdre ce que nous avons trouvé, ce qui définit ce que nous sommes, cette capacité de nous mettre à distance.

Je voudrais finir par un constat très concret.
Dans ma vie, aujourd’hui, je vois beaucoup d’œuvres. C’est une des chances de mon métier et de ma condition, sans doute mon luxe. Et je suis du côté des enthousiastes. Dans les institutions culturelles et en dehors, je vois, je lis, j’écoute, j’assiste à de nombreuses créations. Ce que j’en pense n’importe pas : cela me nourrit et m’intéresse, m’interpelle et m’embarrasse aussi, parfois. Ce n’est pas le problème. L’art se porte bien. Il y a des auteurs intéressants, des acteurs intéressants, des réalisateurs intéressants, des peintres, chorégraphes, architectes, éditeurs, musiciens, compositeurs, danseurs, graphistes, plasticiens intéressants, stimulants, engagés, inventifs.
Attention, je ne dis pas que tout va bien pour eux, que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles – je défendrais même le contraire. Mais L’ART se porte bien, je le crois sincèrement. Des formes naissent, des histoires se racontent, des mémoires et des expériences prennent formes.

Cela ne me semble pas l’art, le problème.
C’est ce qui lui donne sens. C’est l’institution.
Ce n’est même pas ce qui en permet l’accès, parce que cette question a été totalement reposée par Internet et le web, il faudrait un banquet entier pour en tirer vaillamment toutes les conséquences.
C’est ce qui lui donne sens.

Dans ma formation, ce que j’ai appris, et ce que je transmets aujourd’hui à l’université, c’est que la relation à l’art n’est pas une relation à deux termes, contrairement à ce qu’on croit parfois : le spectateur et l’œuvre – mais à 4 termes : le spectateur, l’artiste, une forme ou un récit, et une institution.
Il faut ces 4 termes pour qu’il y ait théâtre, pour prendre le théâtre en exemple. Et chacun d’eux a une fonction très spécifique dans la représentation.
De ces 4 termes, les trois premiers vont bien aujourd’hui ; il y a des spectateurs, il y a des artistes, il y a des formes et des récits de notre temps, quoi qu’on en dise, et même s’il faut être en crise pour être contemporain.
Pour le 4e, c’est plus compliqué.

Je ne veux pas anticiper sur les présentations et débats qui vont suivre et proposer ma vision de l’institution culturelle d’aujourd’hui.
Juste poser quelques termes, en prenant l’exemple du théâtre.
Lorsque nous assistons à une représentation, nous sommes quelque part. Ce lieu, l’institution, qu’il soit inscrit dans un lieu, un espace ou un bâtiment ou non n’y change rien, est ce qui nous attribue nos places respectives, symboliquement. C’est elle qui me dit : voici une œuvre de quelqu’un que moi, institution, j’ai reconnu comme un artiste, et que je te présente. Alors moi, spectateur, je prends cette place de spectateur en acceptant de fait de suivre ou de m’inscrire dans ce que l’institution m’a proposé, en acceptant les choix qui ont été fait, au moins jusqu’au moment où j’en sortirai. Mais en faisant cela, j’accepte aussi une place symboliquement très forte.

Car le spectateur, vous le savez tous ici, n’est pas un simple récepteur. Il participe de l’œuvre. Sans avoir pour autant besoin d’intervenir – pour ma part, les moments de théâtre les plus intenses que j’ai vécus ont eu lieu dans la nuit spectatrice, immobile et en silence.
Mais ce n’est pas parce que le spectateur est silencieux et dans le noir qu’il n’en pense pas moins.

Cette fonction du spectateur qui n’est pas un simple récepteur, un historien du théâtre admirable, Elie Konigson, l’a nommé : le gardien du réel .
Konigson a montré que l’acteur, au théâtre, est une sorte de messager de la salle ou du spectateur, qui part ou revient d’un monde inconnu, celui de la fiction. Il est comme nous tous, mais il s’aventure dans un monde inconnu, inouï, que nous ne connaissons pas mais que nous pressentons, et il nous en ramène quelque chose – son récit.
Il nous dit, en substance : là-bas, voilà ce que m’arrive, voilà ce qui nous arrive.

Le spectateur ne reçoit pas cela béat et naïf, admiratif et sidéré.

L’institution, à travers les mémoires et les engagements collectifs que son bâtiment rend visible et sensible, à travers les rituels sociaux qu’elle met en place, inscrit le spectateur dans un réel qui dépasse sa seule expérience intime. Ainsi, elle l’inscrit dans le temps long de l’histoire et des mémoires.
Un lieu théâtral, une soirée au théâtre, ne sont jamais en prise avec l’actualité immédiate. Au contraire, ils viennent de loin, c’est toute une histoire qui a fait que ça se présente ainsi – l’entrée, l’accueil, le billet qu’on déchire, le fauteuil sur lequel on s’assoit et tout le reste.
En allant au théâtre, on s’inscrit dans cette histoire, dans ce temps long.

Ainsi l’institution a un rôle essentiel dans la relation qui s’instaure entre artistes et spectateurs : par l’ensemble de ses caractéristiques traduites dans son bâtiment, ses éléments de communication, ses rituels d’accueil et de présentation, elle réunit et inscrit les mémoires et les histoires du temps, rendant lisible l’espace commun et public, normé et organisé par le calendrier, les alternances horaires, les continuités historiques, les rituels sociaux – par exemple.

Le spectateur, vous le savez, met en relation les formes et les récits étonnants de l’art avec son expérience du réel – le réel au sens fort, au sens plein, qui comprend les mémoires, les rêves et les mythes de son temps.
Le sens de l’œuvre, il le tire de cette confrontation, en lui, entre ces formes inouïes et le monde réel.
C’est pour cela qu’il est le gardien du réel. Il est celui qui s’assure que le réel reste dans la salle et se confronte à la fiction ou à la forme, et qu’ainsi ce qu’a engagé l’artiste prendra sens au-delà de l’impression intime.

Il faut confronter l’œuvre à ces normes qui nous rassemble, aux continuités et mémoires historiques, comme à nos expériences sensibles et empiriques, pour que l’art prenne sens.
Sinon ce n’est pas de l’art, mais un rêve ou un délire.

Ce qui nous rappelle encore, au passage, que ce sont les spectateurs qui donnent sens à une œuvre d’art, et non l’art qui donne sens à la vie. J’insiste sur ce point.

Et que si l’institution n’inscrit pas le spectateur dans ce temps long, l’expérience de l’art est réduite à l’anecdote.
Or aujourd’hui, on justifie l’art soit par le patrimoine, qui est la célébration du passé sans la confrontation au présent, soit l’événement ou la fête, qui est le présent inédit sans la confrontation au temps long.

On ne sait plus justifier, on dirait, cette essentielle fonction de l’institution : confronter l’inouï au temps long de l’histoire humaine et publique.
Le modèle de l’assemblée, qui prévalait dans l’après-guerre, ne répond plus à notre société dispersée qui tire sa force et sa puissance – comme ses faiblesses – de réseaux, de groupes et de liens disparates et multiples.
Le modèle de l’accueil, qui a fonctionné dans les années 80-90, l’institution comme espace de rencontres avec d’autres traditions, d’autres arts, d’autres média ou technologies, s’est épuisé devant la curiosité (ou le papillonnage) continu(e) que permet et encourage le web.

Il faut trouver autre chose. Et ce ne sera pas que l’institution ou l’art peuvent être exemplaires de quelque chose, ni qu’ils apportent des réponses, ni qu’ils savent mieux que nous quelle vie mérite être vécue.

Ainsi, le problème aujourd’hui, c’est l’existence de lieux qui offriraient aux formes, aux œuvres, un « espace qui leur convienne, où le public puisse être atteint. Le problème n’est pas d’ordre strictement scénique [ou esthétique], mais il concerne la place symbolique réelle de l’institution théâtrale et culturelle, sa place dans la société, la prétention qui est souvent la sienne à être le seul vrai lieu du drame, à représenter notre monde mieux que nous ne saurions le faire et indépendamment de nous. » Je cite la chercheuse CNRS Marie-Madeleine Mervant-Roux dans un texte de 2004 .

C’est pour toutes ces raisons qu’à la question : l’art est-il nécessaire ? je réponds non. Parce que l’art sera toujours illégitime, comme dit Kantor dans son « manifeste de 1970 ». Parce que penser ce sera toujours, comme le dit Heiner Müller, faire acte de terrorisme. Parce que penser, ce sera toujours, comme l’écrit Hannah Arendt, prendre la tangente, sortir du continuum causes/effets, envisager autre chose, dévier légèrement de ce qui s’impose dans notre « configuration par défaut ». L’art n’est pas nécessaire parce qu’il relève d’une volonté ou d’un désir, d’un exercice ou d’un travail, peu importe. L’art n’est pas nécessaire, parce qu’il relève d’un choix. Celui de l’unique vérité, celle avec un grand V, comme dit Wallace : le choix de vivre la vie avant la mort.

On ne justifiera pas l’art à si peu de frais, en instituant qu’il serait nécessaire. Pour qu’il existe, il faut sortir du courant porteur, il faut qu’il soit l’expression de notre volonté. Ce n’est jamais acquis et ça ne s’apprend pas, cela s’exerce. Si on ne veut pas se tirer une balle à 30 ou 50 ans.

Ce qu’il faut penser politiquement aujourd’hui, ce n’est pas l’art. C’est la place et la fonction de l’institution culturelle dans nos sociétés, c’est l’espace public qui ne prétendra pas savoir mieux que nous quelle vie doit être vécue, quel choix doit être fait, mais qui s’interrogera sur les espaces à ouvrir pour que les spectateurs aient accès aux œuvres. Un espace public, ni intime, ni privé, ni commercial, ni fonctionnel, ni obligeant, qui inscrira lisiblement et sensiblement les continuités historiques et les fonctions symboliques de notre temps et donnera sens au temps long de l’histoire humaine et à ces formes inouïes que les artistes nous rapportent d’où ils vont.

Eric Vautrin, Maitre de conférences à l’Université de Caen-Normandie
Vire, 13 janvier 2014