Site personnel d’Eric Vautrin, dramaturge du Théâtre Vidy-Lausanne

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Jouer la littérature contre le cynisme : le théâtre de Nicolas Stemann

  • Ecrit pour Vidy à l’occasion de la création de Contre-enquêtes d’après Kamel Daoud en 2020

Nicolas Stemann s’intéresse aux classiques du répertoire autant qu’aux écritures contemporaines. En mettant en scène moins l’interprétation d’un texte que les effets et évocations qu’il provoque sur ceux qui s’en emparent, chaque projet est l’occasion de réinterroger la forme théâtrale en convoquant à l’envi codes et outils disponibles, révélant l’actualité des enjeux d’une œuvre tout en la questionnant. Après avoir travaillé dans les grands ensembles en Allemagne (Schauspielhaus Köln, Thalia Theater, Schaubühne Berlin, Münchner Kammerspiele...), Nicolas Stemann devient le co-directeur du Schauspielhaus Zürich en 2019 avec le dramaturge Benjamin von Blomberg. À Vidy, Nicolas Stemann a créé la version française de Werther ! d’après l’œuvre de Goethe en 2015 et Nathan !? d’après Nathan le Sage de Lessing et Crassier/Bataclan d’Elfriede Jelinek en 2016.

Le théâtre de Nicolas Stemann se caractérise par une liberté formelle qui mêle à l’envi les genres et les supports de narration. Il cherche ainsi moins l’adhésion des spectateurs à une lecture critique argumentée qu’il ne leur soumet des séquences scéniques signifiantes par l’expérience même qu’elles proposent. Ainsi, les interprètes ne jouent pas le texte, mais avec le texte : ils exposent ce que le texte leur fait, ce qui résonne en lui, pour eux.

Alors, même si « l’écriture de plateau » de Stemann fait appel, dans une même mise en scène, à l’ensemble des genres, technologies et conventions théâtrales disponibles –comédie, grotesque, vidéo, choralité, théâtre dialogué classique, adresse au public, tensions tragiques, arts plastiques, musique notamment – elle s’appuie sur une lecture acérée de textes littéraires dont il suit précisément la trame narrative.
La variété des supports de la narration sert ainsi autant à entretenir l’écoute du spectateur qu’à commenter le texte, à en décupler la force dramatique tout en en révélant les implicites ou les correspondances avec le contexte culturel ou sociopolitique de la représentation. Il s’agit autant de discuter les idées du texte de l’auteur que d’interroger, avec lui, les échos contemporains des questions qu’il aborde, à quelle autorité il se confronte.

De ce point de vue, Stemann trouve en Daoud un allié. Plutôt que proposer une démonstration brillante ou développer un discours moral, l’un comme l’autre
s’emploient, dans leurs œuvres respectives, à réveiller la lucidité contre le cynisme autant que contre l’idéalisme, appelant à affronter les questions soulevées plutôt qu’à les résoudre par des commentaires assurés et rassurants. La fiction est alors, pour l’un comme pour l’autre, un moyen de confronter les points de vue, de relever les paradoxes et de stimuler les contradictions qui aident à s’approprier et à reformuler des questions aussi bien culturelles que politiques. La collaboration régulière de Nicolas Stemann avec Elfriede Jelinek (Prix Nobel de littérature 2004) a donné lieu à de semblables expositions d’enjeux contemporains à travers les paradoxes d’un récit, tout comme la mise en scène de Nathan le Sage par Stemann qui n’était ni une critique littéraire ni un hommage à ce texte classique de la littérature allemande, mais au contraire une façon de prendre Lessing à la lettre sur la question de la tolérance et de réfléchir à ce que le texte proposait – quitte à critiquer son idéalisme – tout en en étudiant les réminiscences et les similitudes, frappantes, dans ce cas, avec les débats et enjeux contemporains.

Voilà un théâtre vif, libre, aussi joyeux que cruel dans son ironie, rageur parfois, surprenant et percutant souvent, s’autorisant tous les masques et les rapprochements les plus audacieux – au service d’une conscience éveillée et clairvoyante pleinement inscrite dans notre époque.

Voir en ligne : sur le site de Vidy